Si tu ne me saisis pas bien
Soyons taciturnes ensemble
Que mon secret touche le tien
Que ton silence me ressemble
 
aaaaaaaaaa— Jules Supervielle  

Après avoir été photographe de presse régionale et nationale durant 7 années, Simon Jourdan a orienté ses activités photographiques vers l'art et le documentaire en 2008. Sensible notamment aux notions de territoires, patrimoines et environnements, il a, entre autres, réalisé une commande pour l'Union Régionale des Conseils en Architecture, Urbanisme et Paysages des Pays de la Loire intitulé «Traverses» (paysages vus du train 2008/2010). Puis en 2010, l'exposition « O » explore le réseau hydrographique du Maine et Loire avec une imagerie 3d. Et entre 2014 et 2018, il participe à la réalisation de deux documentaires vidéo de 52 minutes (Tout devient silencieux et La cuisine des justes). Simon Jourdan exprime ainsi son approche contemplative du monde qui l'entoure. Il est aussi très attaché à l'esthétique et au rendu final des œuvres qu'il propose et choisit méticuleusement les techniques de prise d'images en fonction des sujets qu'il aborde pour proposer d'aller au delà d'une simple représentation, vers un objet-image.

L'image paysage.


En 2014, le photographe s'installe sur ses terres natales, à la pointe ouest de la France, à Douarnenez. Le paysage devient alors presque quotidien. Le regard évolue, mute, on s'éloigne de la photographie-document. « Mon regard plane. Ici c'est calme. Il y a aussi des lames, la tempête et le vent, la lumière et les nuages. Les sens, le plein et le vide. Chaque matin je fais mon tour de garde. Tout est à sa place : les ponts, les ports, les digues ponctuées de leur feux et l’Île. L'horizon horizontal, les couleurs subliminales, ce paysage à étage me rassure. Je m'en construit d'ailleurs des imaginaires, des remparts à une montée des eaux. La Ville d'Ys, la légende engloutie présente comme une trace dans l'ADN. Sous les nues changeantes j'avale la mer. Le long de la route serpent, côte de cailloux, la ligne bleue en repère. Sous le vent, le silence. Je suis l'écume. Chien et loup ou au levant, j'observe ce petit espace-temps furtif de septembre à mai. C'est le moment des images, juste avant le goût du café. Souvent seul, j'en attrape une. Elle ne reviendra pas. Jamais en fait. Je fais une collection d'instants. Je ne décris pas la lumière, c'est juste l'image de ce que je sens. La nuance perpétuelle.
C'est ce bout de monde que j'arpente chaque matin. Pour le sentir sans le palper. C'est un fait, je regarde souvent à l'ouest, le désert liquide, le rien. Il m'attire ce rien et je tourne alors le dos au monde, aux terriens. Voilà, je suis à la frontière et je regarde au delà. J'ai le choix : rester ici au bord, aller plus loin ou rejoindre le monde. C'est une position que je trouve assez confortable. Ancré dans ce paysage au bord et mouvant. Devant la mer. Devant le ciel. »


« Claudel dit à peu près qu'un certain bleu de la mer
est si bleu qu'il n'y a que le sang qui soit plus rouge. »
Maurice Merleau-Ponty, dans Le visible et l'invisible.


Mais il y a autre chose... Il y a une beauté étrange dans son monde. La promesse de l'autre. Revenons en 2012. Simon Jourdan rencontre alors les 2 promotions (Essais et Licences, sous la direction d'Emmanuelle Huynh) du Centre National de Danse Contemporaine d'Angers et commence à les filmer et les photographier dans leurs travaux de recherche. Après quelques mois, plusieurs collaborations danseuse-photographe naissent et des teasers de performances ainsi que des projets à parts entières mêlant chorégraphie, vidéo et photographie voient le jour. Entre 2014 et 2017, Le photographe participe à des résidences au Centre National de Danse de Pantin (avec Ana Rita Teodoro, Anna Gaïotti et Anne-Lise Le Gac) et en cette dernière année au cours des Workshops Camping, il entame les recherches autour du projet Terrasser avec Annabelle Pirlot. Ces dernières expériences et collaborations renforcent grandement l'approche que l'artiste développe autour du corps et de sa mise en scène, de sa mise en espace, depuis le milieu des années 2000.


Le Corps.


Du formel à la construction de séries comme Histoires (un journal intime d'inspiration cinématographique) ou UTAH (Collages oniriques photo-gravés), le corps, essentiellement féminin, est étudié, magnifié, diversifié, découpé, recollé, redéfini, fantasmé. Aujourd'hui, l'idée est de dépasser ces représentations, aller vers une singularité. Aller trouver une évidence devant Elle. Chaque image de ce groupement de photographies travaillée aujourd'hui, Fragments, a été réfléchie et composée. Le cadre, la posture, une sculpture du vivant, sont exprimés et tendus dans un classicisme et une lenteur. Et il y a aussi le travail au pinceau. Le photographe va ainsi venir révéler une partie de l'image et de fait, parfois, faire apparaître la disparition. Et voilà, plus de noir, ni de blanc, une exploration du gris, de l'entre deux. La Solitude. C'est peut-être ce que ces corps nus convoquent . Une pureté altérée. Une fascination. La femme sans impudeur et énigmatique. « Suivre une main. Garder un des sens en éveil. L’œil faune. En face, elle est blanche de satin rouge, variante et suspendue. Spéculaire. Je suis pour la vie rêvée . Et l'odeur des immortelles ! Ce qui est vécu en dehors de soi qui fait perdre les réalités touchantes. Sans rêves ni clair. Ombres et sombres. Corps et pensées. L'imaginaire. Or l'imaginaire ne se nourrit pas du présent. Et la photographie est un contact avec ce qui a été, ce qui est mort, ceux qui sont morts. Une part de réel passé. Quelque chose qui devient sacré. Enfin... si le Sacré est la vérité de ce qui a été, il y en aura sûrement un peu. »

 
Simon Jourdan